Un deck pour les gouverner tous
Samedi 6 décembre.
Il est 9h45 quand le rideau de fer du magasin Geekingdom à Strasbourg s’anime et dévoile sa devanture remplie de peluches et de figurines manga. La boutique s’apprête à accueillir une quinzaine de joueurs pour le prochain tournoi de Riftbound, le nouveau TCG à la mode. Nils « Geungue » s’impatiente : « J’espère que les gens seront à l’heure ! » me dit-il en triturant sa moustache en croc. Nous n’attendons pas plus de deux minutes avant que Michel, le patron, nous ouvre un café à la main. « Vous êtes là pour le tournoi, les jeunes ? » nous lance-t-il, sourire aux lèvres, connaissant déjà très bien notre réponse.
Je m’engouffre à l’intérieur et découvre la grande salle, ses tables de jeu et les chaises bien alignées. Entouré de Pikachu, Luffy et la Reine des Neiges, c’est ici que je vais batailler pour la première fois avec mes compagnons passionnés. Quelques personnes arrivent, on échange des salutations et je commence à mettre des visages sur les pseudonymes Discord. La pièce prend vie : ici on parle méta, là on ouvre son classeur pour faire des échanges, tandis que d’autres passent une dernière fois leur deck en revue. Mais avant de discuter plus amplement de cette journée, un petit retour en arrière s’impose.
Dimanche 23 novembre, deux semaines plus tôt.
Voilà, c’est fait, je viens de m’inscrire. Une place vient tout juste de se libérer suite au désistement d’une personne pour le prochain Skirmish. Ce sera mon premier tournoi Riftbound et j’appréhende un peu : je n’ai joué que quelques parties avec un deck de démarrage jusqu’à présent. Ma collection a belle allure, mais monter un deck compétitif est évidemment une autre paire de manches.
Première décision à prendre, et non des moindres : choisir le champion qui m’accompagnera dans cette aventure. Je passe en revue les seize Légendes de ce premier set et élimine rapidement certains noms. Il me faut à la fois un personnage qui me plaise visuellement et qui colle avec ma façon de jouer. De façon très pragmatique, j’ajoute un dernier critère : le prix. Le deck se doit de rester accessible à ma bourse, vu que je vais certainement devoir acheter quelques cartes à l’unité. J’écrème la liste petit à petit, jusqu’à ce qu’un dernier carré se dessine : Kai’sa, Sett, Jinx et Ahri.
Je commence par Kai’sa, pèse les pour et les contre. La Carry AD coche de nombreuses cases : charismatique, puissante, intéressante. Son deck ressemble beaucoup au « Draven/Ez » de Runeterra que j’ai toujours apprécié. La femme du néant est cependant très en vogue et ses cartes clés coûtent chères : il m’en manque beaucoup et ce serait une petite folie que d’investir dedans. Je la range dans un coin de ma tête et passe au prochain élu, Sett.
Le Vastaya aux poings rageurs me fait de l’œil depuis le début : des unités costaudes, un pouvoir efficace et une mécanique de « buff » qui me rappelle que j’adore les decks midrange. Le champion de l’arène est lui aussi apprécié des joueurs et a d’ores et déjà convaincu la communauté de son potentiel après les premiers tournois chinois. Je me retrouve donc avec le même problème que pour Kai’sa : « populaire » rime avec « cher » et le fils à sa maman rejoint sa prédécesseur dans la catégorie luxe.
C’est au tour de Jinx de passer à ma moulinette mentale. Elle ne ferait évidemment pas le poids face à Caitlyn, mais tant que la sniper ne montre pas le bout de son chapeau, la Zaunienne profite d’un capital sympathie assez élevé. Le fait qu’elle intègre Vi à son deck ne fait qu’ajouter du poids dans la balance. Son deck est ultra-agressif et je me dis qu’elle pourrait surprendre plus d’un joueur. Son paquet de cartes est relativement low cost et j’en possède une bonne partie grâce au deck de démarrage à son effigie. Je ne vous cache pas qu’à ce moment, dans ma tête, la partie est pliée : ce sera shimmer et sulfateuse.
Je termine alors rapidement sur Ahri, la renarde à neuf queues. La jeune femme ne manque pas d’atouts, entre illustrations magnifiques et clin d’œil à mon premier mage sur League of Legends. Son deck est un pur deck contrôle, donne beaucoup d’options de jeu différentes et a l’avantage de profiter de pas mal de « hits » de mes boosters. Je me dis qu’elle mérite amplement son duel contre Jinx.
Mardi 25 novembre.
Je n’ai jamais eu la prétention d’être un bon deckbuilder. C’est tout un art que de peser chaque carte d’un deck, les comparer, les tester et calculer les bons ratios. Les mathématiques sont de bien meilleurs alliés que les biais cognitifs et, à ce petit jeu-là, je préfère m’en remettre aux professionnels des statistiques. Voilà donc deux jours que je sillonne les sites de deck-lists à la recherche de mon point de départ. La scène pro m’intéresse particulièrement et c’est ici que mes premiers doutes se forment : aucune Jinx.
Malgré les tentatives, la petite Powder semble se casser les dents dans tous les tournois à ma portée. Qu’elle soit associée à Nocturne et Teemo, en combo avec le Phoenix, ou simplement reliée à sa mécanique de base de défausse, l’alchimie ne prend pas. La faute à une méta qui ne lui sied guère, il est vrai, mais aussi à un certain manque de stabilité. Mes certitudes vacillent : si je ne vise pas la victoire à tout prix, je souhaite tout de même avoir une chance face à mes adversaires. Les douloureux souvenirs de Flesh&Blood remontent à la surface et je me fais une raison : ce sera Ahri, bien plus versatile et consistante, qui m’accompagnera finalement.
Vendredi 28 novembre.
En ce moment, je mange, joue et dors Riftbound. Je tente d’assimiler les interactions de la goupil du mieux possible en accumulant les vidéos de présentations, m’initie aux combos basiques et aux différents débuts de partie. J’ai un bon feeling et mon moral repart à la hausse après la déception Jinxienne : si Ahri ne truste pas les premières places des tournois, elle semble néanmoins tout à fait capable de se défendre. Je commence à comprendre la présence de certaines cartes dans les listes, la profondeur du choix des champs de bataille et l’ordre dans lequel les jouer en fonction du « toss ».
Pendant ce temps, les quelques cartes manquantes arrivent par la Poste au compte-gouttes et le deck prend lentement forme. J’enfourne les vidéos de tournoi où la Ionienne est présente en attendant de pouvoir jouer moi-même. Je n’oublie pas de jeter un œil aux autres decks les plus répandus : connaître son deck sur le bout des doigts est une bonne chose, mais j’ai aussi besoin de savoir ce que mes futurs adversaires me réservent. Le travail est titanesque : je passe en revue les différentes cartes, leurs coûts, les synergies, découvre de nombreuses subtilités dans les timings et les fenêtres de réponses. Je m’amuse comme un petit fou.
Jeudi 4 décembre.
Le deck est enfin prêt : toutes les cartes sont arrivées à temps et je ne vous cache pas avoir eu une certaine fierté au moment de sleever l’ensemble. Je revois une dernière fois ma stratégie : Ahri est une Légende défensive qui privilégie les parties lentes et longues. Mon but est de prendre le contrôle d’un champ de bataille pour ne plus jamais le lâcher et gagner mes points en « occupant » la place. La Foxy-lady dispose de très bons sorts pour annuler ou contrôler les tentatives adverses et le triangle formé par mes trois Ahri est à la base de mon plan de jeu.
J’hésite néanmoins encore sur certaines cartes. Par manque d’expérience, je reste bien incapable de choisir le « 2 cost » qui me convient le mieux, tout comme le chiffre exact que je souhaite pour chaque carte sort. Le plus petit détail pourrait faire la différence le jour J et je sais très bien que je n’ai plus le temps de tout essayer. Je fais le choix de la sûreté mathématique en évitant les trop nombreuses cartes « tech », préférant un deck rigide et stable à son contraire.