Je dois confesser quelque chose. J’aime Bruno Cathala. Enfin du moins ses jeux ! Je ne connais pas la personne (qui a l’air au demeurant tout à fait sympathique), mais c’est grâce à lui que j’ai mis un pied il y a plus de dix ans dans le jeu de société dit “moderne” en découvrant Seven Wonders Duel. Et je dois dire que le choc a été immense.
Depuis je surveille avec une certaine attention les nouveaux jeux de cet auteur prolifique (on parle de plus de 150 titres produits), et je prends plaisir à découvrir ses créations plus anciennes. Kingdomino, Sea Salt and Paper, Five Tribes, Splendor Duel, Orichalque, Solstis, Le seigneur des anneaux duel, et j’en passe… Il y a de quoi faire ! Alors quand j’ai appris que le duo Cathala-Maublanc sortait un nouveau jeu après l’excellente actualisation de Cyclades en début d’année, rendez-vous était pris : Gatsby serait mien !
Money, Power, Glory
Dans Gatsby vous incarnez Dorothy Williams ou James Miller et votre but est d'attirer l’attention du millionnaire Jay Gatsby en gagnant la sympathie de la bourgeoisie locale dans l’amérique des années folles.
Pour arriver à votre but vous allez devoir jouer sur trois tableaux que sont les soirées mondaines du cabaret, les différents étages du centre financier et les courses équestres de l’hippodrome.
Dans le premier, le but est de se frayer un chemin jusqu’à l’aristocrate que vous souhaitez récupérer. Mécaniquement il s’agira de créer une ligne continue d’un bout à l’autre du cabaret tout en essayant d’empêcher l’adversaire d’en faire de même. Une tuile supplémentaire est également récupérable si vous parvenez à vous positionner sur quatre symboles spécifiques (des écrous).
Dans le second c’est une pure course à celui qui arrivera le plus vite au sommet du centre financier. Plusieurs tuiles sont disséminées au gré de la progression et le premier qui passe dessus les récupère pour ne rien laisser au second.
Dans le troisième enfin il s’agira de compléter la ligne de chaque course équestre en y imposant sa majorité pour récupérer les tuiles associées.
Et alors comment ça se joue ? Très simplement ! A votre tour vous n’avez qu’une seule chose à faire : choisir quelle action vous voulez faire parmi les cinq qui vous sont proposées en bas du plateau (la sixième étant une case uniquement disponible pour l’éventuelle action bonus de votre adversaire).
Le jeu tourne ainsi de manière fluide : une fois l’action choisie vous placez deux jetons de votre couleur dans le ou les tableaux correspondants et vous activez les bonus de pose s’il y en a. Des bonus qu’il ne faudra pas négliger puisqu’ils permettent en vrac d’inverser deux tuiles de personnages, de piocher une tuile action bonus, de remplacer le jeton de l’adversaire par un des nôtres ou carrément de lui imposer une action lors de son prochain tour.
Puis c’est au tour de l'autre joueur. Sauf qu’il ne pourra pas choisir l’action que vous venez de faire. Et ainsi de suite.
Le premier qui arrive à récupérer trois membres de la même famille (symbolisée par des couleurs) ou cinq membres de familles différentes a gagné.
Mais alors il est où Léo ?
Je dois avouer que je suis embêté face à ce Gatsby.
Le jeu a des qualités ludiques indéniables, une efficacité mécanique redoutable et les illustrations de Christine Alcouffe viennent sublimer le tout. Il coche a priori toutes les cases du jeu à deux malin : les règles sont épurées, les parties sont rapides (15-20 min), les tours de jeu très fluides et une jolie profondeur de jeu se laisse découvrir peu à peu au gré des parties (les bonus de pose étant aussi important à considérer que le reste).
Pourtant Gatsby a peiné à me convaincre sur la durée, notamment à cause du trop grand nombre de tuiles personnages faces cachées qui rendent souvent nos stratégies un peu caduques. Quand bien même le bonus de pose permettant d'échanger la place de deux tuiles propose d'en profiter pour les consulter secrètement. S’être battu plusieurs tours pour découvrir que la tuile récupérée ne correspond pas ou plus à la couleur souhaitée donne le sentiment de s'acharner un peu dans le vide.
De la même manière, on ne saura jamais réellement où en est notre adversaire puisque les tuiles face cachée récupérées par ce dernier le resteront pour nous jusqu’à la fin. Les plus stratèges me diront qu’il s’agit simplement d’un subtil décompte de probabilité, sauf qu’avec trois tuiles retirées aléatoirement du jeu en début de partie (et un nombre limité de cases permettant d'en alterner deux et de les consulter) il deviendra souvent difficile d'avoir une vision d'ensemble dans un duel qui se veut pourtant calculatoire.
Et je dois dire que ce curieux choix de game-design est tout le problème de Gatsby à mes yeux. Un Seven Wonders Duel, pour citer le classique d’un des auteurs, a justement pour lui cette force : tout est visible tôt ou tard pour l’un et l’autre et chaque joueur doit adapter sa stratégie en conséquence.
Dans Gatsby, il arrivera souvent qu’on essaye de gagner une majorité sur une course hippique, ou de cumuler les quatre symboles spéciaux dans le cabaret, en croisant les doigts pour que la tuile visée soit celle qu’il nous faut. Et tant pis si ce n’est pas le cas à l’arrivée. Quand on se rend compte que le problème est le même pour l’adversaire, on peut vite être frustré par le manque de contrôle possible et adopter une attitude plus nonchalante, moins stratégique, avec le jeu.
Et c’est bien dommage parce que pour le reste, le jeu est un sans-faute sur tous les points. Le principe du plateau divisé en trois “mini-jeux” différents à mener de front est génial, le thème est bien retranscrit (le mystérieux Gatsby n’est jamais présent dans le jeu, mais nous faisons tout pour lui plaire !), et l’ensemble se joue de manière fluide et sans déplaisir.
A vrai dire, dans une année “normale”, j’aurais été moins difficile. Car hormis ce choix discutable de game-design qui vient empêcher les plus stratèges de planifier intégralement leurs actions, ce nouveau Cathala-Maublanc reste une jolie découverte. Mais 2025 est déjà saturée de formidables propositions de jeux entre Zenith, Flatiron, Leaders, Toy Battle, IronWood ou même Agent Avenue. La concurrence étant (très) rude, il sera donc peut-être difficile pour Gatsby de ressortir régulièrement sur ma table de jeu.