Quoi, vous ne connaissez pas Dunhuang ? Non mais vraiment... C'était pourtant l'une des villes incontournables de la route de la soie, un réseau de routes commerciales entre l'Asie et l'Europe qui a donné ses premières lettres de "noblesse" au capitalisme entre le premier siècle av. J.-C. au Moyen-Âge (je fais le malin, mais je n'en savais rien avant d'écrire cet article et chercher des infos).
Mais désormais vous pouvez remercier l'auteur italien Gabriele Bubola qui va, avec Merchants of ... Dunhuang (cela tombe bien), vous permettre tout comme moi de rattraper vos mauvaises notes en histoire-géo, tout en jouant au commerçant intrépide !
Dunh règle à l'autre ...
Démontrer que vous êtes le meilleur négociant du nord-est de la Chine, en récupérant les meilleures marchandises et en réalisant le plus bel étal, c'est le défi que vous propose Merchants of Dunhuang.
Pour résumer, le jeu repose essentiellement sur une piste de déplacement circulaire, un double système de ressources (argent et rubis slash prestige), et des tuiles personnages pouvant vous offrir chacun un bénéfice spécifique dès que vous vous y arrêtez. Mais ce qui fait le gros du jeu est le deck de cartes marchandises, s'étalant de 1 à 10, et composé d'autant d'occurrences de chaque carte que sa valeur numérique (il y a 3 cartes numéro 3, 7 cartes numéro 7 etcetera..).
La grand originalité de Merchants of Dunhuang vient de ses deux conditions de victoire juste... diamétralement opposées. En tant normal (ce que vous allez tenté de faire au départ), obtenir 4 jetons majorité et avoir dans le même temps au moins 4 cartes de valeurs différentes en main permet de remporter immédiatement la partie.
Par contre, s'il n'y a plus de pioche disponible après qu'un joueur ait fini de jouer, on termine le tour en cours et on procède à un décompte final. Chaque joueur totalise alors ses jetons majorité (chacun valant 2 points), ses jetons prestige (1 point unitaire) et a le droit d'ajouter une fois chaque valeur de carte de sa main qu'il a en majorité par rapport à ses adversaires (non strict, les égalités comptent). Celui qui obtient ici le plus de points est déclaré vainqueur.
Mais avant cet éventuel décompte, il y a la partie à proprement dite, où chaque joueur doit enchaîner à tour de rôle trois actions : Déplacer le jeton chameau, ramasser la carte marchandise située au devant de la case de destination, et choisir entre activer le pouvoir du personnage de ladite case ou prendre 3 pièces dans la réserve.
Le déplacement du chameau se fait dans le sens horaire du circuit et est obligatoire. Au delà d'une case de déplacement (gratuit), le joueur doit s'acquitter d'une pièce par case supplémentaire franchie.
Une fois la carte marchandise récupérée, le joueur peut soit la conserver dans sa main, soit la placer dans son étal devant lui. Et c'est là où les jetons majorités rentrent en scène : Dès qu'un joueur réussit à proposer autant voir plus d'une carte d'une valeur que ses adversaires, il récupère le jeton dans la réserve (si c'est le premier) ou chez le joueur qui le possédait jusqu'alors.
Vient ensuite le choix entre l'argent et l'activation de pouvoir. Ce dernier est varié, et peut aller de la simple récupération de cartes ou de jetons Prestige, a des actions beaucoup plus stratégiques et taquines, comme intervertir deux cartes entre sa main et son étal, ou échanger des cartes avec le joueur de son choix.
Après son tour on complète le circuit d'autant de cartes marchandises manquantes, en les tirant du deck de marchandises principal. Et c'est ensuite au joueur situé à gauche du joueur actif d'effectuer ses actions..
Arrondir les huang
Merchants of Dunhuang se montre être un vrai concentré de légèreté, de fun et de plaisir, qui réussit en plus le pari de trouver cet équilibre idéal pouvant convenir à une majorité de joueurs.
Par contre, sachez qu'il ne révolutionne en rien le jeu de collection et de majorité, par des mécaniques vues et revues (mais parfaitement calibrées) et des règles vraiment abordables (même s'il vous faudra bien deux minutes pour bien expliquer les différents pouvoirs disponibles). Mais la présence d'un système de pouvoirs et la possibilité de payer ses déplacements permettent d'atténuer la variabilité du hasard et d'ajouter une vraie surcouche de profondeur tactique à ses choix.
Gros point positif du titre, il permet vraiment d'être joué avec des tablées hétéroclites. Quand un enfant ou un joueur occasionnel prendra vite connaissance des petites stratégies évidentes (comme par exemple tenter de récupérer les cartes de plus faible valeur) et aura plaisir à jouer la course aux majorités, le joueur plus calculateur pourra lui s'amuser à retenir les cartes passées, à compter les probabilités, afin de maîtriser le plus possible le hasard du tirage et des déplacements de chacun.
Si Merchants of Dunhuang est plaisant à parcourir, c'est aussi en partie grâce à son matériel. Des illustrations marquées et très colorées, des plaquettes personnages au carton bien épais, des pièces avec un trou au centre (typique du Pays du Soleil Levant), tout est qualitatif et participe à créer une petite ambiance de "zouk orientale" autour de la table. Reste quand même que le nom du jeu n'est pas super prononçable de par chez nous, et que le fait que je sois obligé d'aller vérifier l'orthographe sur Internet toutes les 10 minutes n'en fait pas un atout commercial et marketing de dingue … mais c'est un détail qui n'a aucune incidence surtout une fois que vous avez le jeu dans votre ludothèque.
Je finirai par parler de cette double condition de victoire, la seule mais excellente "originalité" du jeu, qui ajoute une part non négligeable de profondeur à l'ensemble. Quelle stratégie adopter ? Quand basculer sur le deuxième objectif ? On se pose toujours un milliard de questions, et l'inconnue de la main de cartes des autres crée une véritable tension qui ne cesse de monter crescendo au fur et à mesure que les joueurs récupèrent des jetons majorité.
Clairement, la course à la condition immédiate se montre aussi motivante que grisante, et participe à créer à la fois du dynamisme et une belle interactivité indirecte autour de la table. Vous allez d'ailleurs souvent passer plus de temps à épier les étals de vos adversaires que le vôtre, et de tenter de piquer les cartes qui semblent bien trop puissantes pour un joueur un peu trop en avance !
Du reste, ce jeu à double niveau s'est avéré chez moi étonnamment assez clivant. En cause ? Une course à la victoire immédiate tellement prenante, tellement intense, que j'ai pu constaté à plusieurs reprises une certaine déception chez des joueurs quand arrive la fin du deck de marchandises et ce décompte final qu'ils n'avaient pas anticipés. Vous me direz que c'est le jeu qui veut ça, que c'était bien expliqué en amont, et que normalement, on ne se fait surprendre qu'une fois. Je suis totalement d'accord sur les faits.
Mais n'empêche. Est-ce que ces personnes (souvent peu joueuses de base) auront envie de rejouer à Merchants of Dunhuang si je leur repropose ? (Je n'ai malheureusement pas eu la possibilité d'expérimenter ce cas de figure encore...). À voir.
Mais si cela ne me pose pas de problème personnellement, et que cela donne une véritable consistance à ceux qui cherchent un minimum "de viande", cela m'interpelle tout de même sur le bien-fondé de cette règle qui peut créer des désillusions chez vous autant que chez moi.
Dans tous les cas, on peut tout de même être légèrement déçu de la sous-utilisation des jetons Prestige, qui aurait pu être par exemple le centre d'intérêt d'une deuxième contrainte immédiate (en nous offrant gracieusement davantage de nœuds au cerveau dans la foulée). Et d'une fin un peu abrupte (si on ne regarde pas le deck principal fondre comme neige au Sahara) si on se prend au jeu de cette course aux jetons majorités.
Mais si je suis aussi tatillon, c'est que Merchants of Dunhuang m'a beaucoup plu, que l'on était pas loin (selon moi) de la petite perle incontournable des ludothèques. Et qu'il devrait malgré ses "défauts" trouver sans mal des gens en masse pour l'acquérir.
S'ils arrivent, bien entendu, à se souvenir du nom.

