Chaque personne ayant au moins un orteil dans le monde du jeu de société savait que l'éditeur Funforge connaissait une période compliquée de son existence depuis des mois. Et il faut dire que la vague de licenciements orchestrée en début d'année 2024 n'a pas aidé à rassurer les backers du jeu Monumental (que certains attendent encore depuis 2021) et les plus fervents suiveurs de l'entreprise familiale aux (trop) multiples casquettes.
Le site d'actualité BoardgameWire a réussi à profiter du salon d'Essen pour s'entretenir avec Philippe Nouhra. Et forcément, la première question posée au PDG de Funforge fur celle de la vente de la licence Tokaïdo a Stonemaier Games, officialisée durant le festival :
[Les premiers contacts on eu lieu] il y a environ un an. C'était un mélange de plusieurs choses : le fait que nous devions résoudre certains problèmes - financiers, bien sûr, mais aussi en termes de créativité. Nous sommes une petite équipe, et nous visons toujours de nouveaux projets, de nouvelles IP, en étant créatifs, en proposant des idées rafraîchissantes, etc. [...] Tout le monde rêve d'avoir ça, mais c'est aussi une sorte de cage dorée, car lorsque vous avez un produit comme Tokaido et que vous êtes une petite équipe comme la nôtre, vous devez toujours faire des produits Tokaido. [...] J'avais aussi l'impression que je faisais toujours la même chose, ce qui était un peu ennuyeux à un moment donné. Donc la conjonction de ces deux facteurs, ces deux pensées m'ont conduit à me dire : « C'est peut-être le bon moment pour passer à l'action ».
L'autre sujet fort, c'était bien sûr les échecs répétés depuis le Covid. Et l'homme fort de FunForge n'a pas esquivé totalement ses responsabilités.
"Depuis plusieurs mois, le marché est vraiment très dur et tendu, et il s'avère que les produits sur lesquels nous travaillions étaient des produits qui avaient été conçus à un moment donné dans le temps – et pour nous, le temps de mise sur le marché de ce produit était trop long, donc quand le produit est arrivé sur le marché, il ne correspondait pas à ce que le marché voulait à ce moment-là, donc ils étaient trop chers. Un produit comme Far Cry, par exemple – qui est, soit dit en passant, un jeu incroyable. Nous avons beaucoup travaillé sur ce produit, probablement quatre ans de peaufinage des règles, mais il est trop lourd, trop gros pour des produits de détail".
Forcément, Monumental devait être évoqué, et selon le PDG de Funforge, "tous les calculs qui étaient derrière cela venaient du monde d'avant", et les crises successives (COVID, Ukraine) ont fait que Funforge a "perdu beaucoup d'argent".
Est-ce que la vente de Tokaïdo a sauvé l'entreprise ? Philippe Nouhra est positif, tout en restant prudent :
"Oui et non. Oui, ça a sauvé l'entreprise parce que ça nous a permis de tout nettoyer, mais pour des raisons qui sont en dehors de notre champ de compétence, principalement les banquiers, qui sont vraiment des gens que je ne considère pas beaucoup. Donc oui, ça a sauvé l'entreprise, mais nous ne sommes pas dans une situation super confortable. Donc mon objectif en ce moment est de tout nettoyer pour qu'aucun client ne soit mécontent [...] que tout soit propre et que nous soyons prêts à recommencer avec l'avenir".
L'optimisme est donc de mise, même si l'entreprise continuera avec un effectif restreint :
"L'avenir J'essaie de faire attention à ce que l'équipe reste composée de quatre personnes et ne diminue plus. Nous travaillerons avec des gens en freelance, nous travaillerons pour des salariés et nous reconstruirons notre communication, notre marketing et notre production. Nous pouvons absorber beaucoup de travail par nous-mêmes, mais non, je ne suis pas prêt à créer une nouvelle équipe. De plus, cela pourrait nous mettre à nouveau dans une situation trop tendue, financièrement parlant. Le marché est vraiment difficile en ce moment. C'est vraiment très difficile. Nous devons donc être très prudents dans chaque mouvement que nous faisons".
FunForge a néanmoins commencé à modifier en profondeur sa politique de développement, et l'avenir passera par des jeux plus accessibles et bien plus simples à produire. "C'est ce que le marché veut, et nous le voyons avec toutes les discussions que nous avons avec nos partenaires de distribution dans le monde entier, ils disent tous que le prix est parfait", avant de précise que Funforge veut "faire des petits jeux avec beaucoup de contenu", avec beaucoup d'espoir autour de la licence Monumental. "Tout cela dépendra de la vie de Monumental Duel, et nous avons beaucoup de projets derrière" a affirmé l'éditeur en chef.
Reste à repartir sur de bons rails. Et là Philippe Nouhra en est persuadé :
"Il y a un énorme statu quo qui a conduit à ce qu'est l'industrie aujourd'hui, qui est une industrie surpeuplée avec trop de produits, bons ou mauvais, peu importe – il y a trop de produits. La visibilité est extrêmement difficile à avoir, et mettre en lumière l'un de vos produits demande tellement d'efforts par rapport à avant, que c'est vraiment difficile. Je pense donc qu'il faut changer quelque chose dans le modèle économique, et c'est aussi le travail des éditeurs. Nous devons travailler plus étroitement avec le distributeur et trouver des moyens de vraiment travailler ensemble, car aujourd'hui, j'ai le sentiment qu'il y a les éditeurs d'un côté, les distributeurs de l'autre".
En espérant que ses vœux se réalisent !
Retrouvez l'interview complète sur le site de BoardgameWire (en anglais).