Dans Galileo Galilei, vous incarnez un célèbre astronome de l’ère moderne, à une époque où l’observation scientifique remplace peu à peu les dogmes, et où les nouvelles découvertes peuvent rapidement attirer l'attention de l'Inquisition. Dans la peau de Galilée, Copernic, Kepler ou Bruno, vous observez le ciel à l’aide de votre télescope, publiez vos découvertes, et donnez des conférences à l'université. Votre contribution aux progrès de l’astronomie vous permettra d’engranger les fameux points de victoire nécessaires pour remporter la partie. Mais attention, votre réputation auprès de l’Église pourrait bien vous mener à votre perte ! Le verdict surviendra quand tous les astres auront été découverts.
Un système dynamique
Galileo Galilei repose sur un système de sélection d'actions plutôt amusant : à votre tour, vous orientez votre télescope vers le ciel (de votre plateau personnel) en le déplaçant d’une à trois cases, sans jamais revenir en arrière. Cela détermine la combinaison d’actions que vous pouvez alors effectuer. Observation, repérage de comète, conférence, écriture, gain ou augmentation de dé d’observation, persuasion d’Inquisiteur ou amélioration d’action : le choix doit être soigneusement préparé car les tuiles d'action sont en rotation permanente.
En effet, à la fin du tour, la tuile d’action effectuée est enlevée et vient se glisser sur l’horizon, en début de file, décalant toutes les tuiles suivantes.
Ce système, qui se démarque de la traditionnelle pose d’ouvriers, est enrichi par l’amélioration des tuiles d’action au cours de la partie. Celles-ci gagnent en puissance à chaque fois que votre télescope arrive au zénith. Chacun construit ainsi son propre moteur d’actions, à un rythme régulier.
Des dés sans hasard
La mécanique la plus importante du jeu repose sur de la gestion des dés d’observation. Ceux-ci n’introduisent pas de hasard, car ils ne sont pas lancés. De trois couleurs différentes (jaune, rouge, bleu), ils représentent trois longueurs d’onde du spectre lumineux qui parviennent à votre télescope, et leur valeur représente le temps d’observation.
Les couleurs primaires permettent d’observer des constellations pour gagner quelques points de victoire, tandis que les combinaisons plus audacieuses permettent de découvrir des corps célestes plus importants, et donc plus rentables. Découvrir Venus, par exemple, nécessite une valeur de 6 avec la couleur verte, donc avec une combinaison de dés jaunes et bleus.
En plus de la traditionnelle course aux objectifs, donner des conférences permet d’avancer sur les 4 disciplines universitaires et de maximiser ses points de victoire en fin de partie. Les disciplines sont en effet des pistes de progression qui donnent accès à des multiplicateurs de points en lien avec certains de vos accomplissements.
La rejouabilité sur le long terme me semble plutôt bonne car le tirage des objectifs et des pistes des disciplines apporte une certaine variabilité. De plus, le jeu propose en option une version asymétrique où chaque astronome possède des capacités uniques. Celles-ci orienteront forcément vos choix si vous voulez en tirer le meilleur parti.
Un thème fort et bien intégré aux mécaniques
La rotation des tuiles d’action matérialise la dynamique d’un ciel en mouvement permanent. On observe les astres et les constellations avec son télescope, on découvre de nouveaux objets célestes, et on lutte pour préserver sa réputation.
En particulier, toutes vos avancées scientifiques sont susceptibles d’attirer l’attention des autorités religieuses, particulièrement méfiantes envers les théories qui remettent en cause le géocentrisme.
Petite digression historique : le géocentrisme, alors largement admis en Europe, plaçait la Terre immobile au centre du cosmos. En cela, il était compatible avec une lecture littérale de la Bible. Copernic publia en 1543 la théorie de l’héliocentrisme, qui plaçait le Soleil au centre du système planétaire. Bruno développa quant à lui l’idée d’un univers infini et donc dépourvu de centre, ce qui lui valut d’être condamné pour hérésie et brûlé vif en 1600. Kepler perfectionna ensuite le modèle copernicien en démontrant que les planètes décrivent des orbites elliptiques autour du Soleil. Enfin, grâce à ses observations à la lunette astronomique, Galilée soutint la théorie héliocentrique et fut reconnu coupable d’hérésie en 1633. Contraint à renier publiquement ses convictions pour éviter le bûcher, il fut assigné à résidence jusqu’à la fin de sa vie. Ce n’est qu’en 1992 que l'Église, par l’intermédiaire du pape Jean-Paul II, reconnaîtra les erreurs commises dans cette affaire, évoquant une « tragique incompréhension réciproque ».
Pour en revenir au jeu, vous devrez donc en permanence composer avec cette menace, car bon nombre de vos actions vous vaudront une petite visite de l’Inquisition, qui vous soumettra à la « question ». À vous d’être convaincant pour conserver une bonne réputation, et ainsi éviter des malus très pénalisants en fin de partie !
Il y a donc une tension savoureuse entre l'envie de progresser rapidement dans vos recherches et la nécessité de maîtriser les conséquences de vos découvertes. Cette mécanique de prise de risque est originale pour un jeu de gestion, et surtout très cohérente avec le thème.
Un matériel à la hauteur du thème, mais un peu à l’étroit
Le plateau personnel et le télescope sont naturellement au centre de l'expérience. Ce n'est pas seulement une fantaisie de production : le ciel permet de comprendre en un coup d’œil les possibilités offertes et le télescope est un sélecteur d’actions. Leur conception est bonne et les manipulations sont aisées.
Le livret de règles est clair, bien illustré et ponctué d’exemples. Les aides de jeu et l’iconographie sont suffisamment lisibles pour que l'on puisse se concentrer sur le jeu plutôt que sur la recherche d'informations. Les dés d’observation, les tuiles d'action, les cartes de découvertes et les différents pions sont de qualité standard et s'intègrent bien dans l’ensemble.
Néanmoins, je trouve que le prix de vente autour de 60€ est trop élevé pour ce que le jeu offre au niveau matériel. Pour ce prix-là, vous aurez essentiellement du carton et des pièces en bois. Au regard de l'investissement, on s'attendrait à une qualité premium. Pour un rapport qualité-prix au plus juste, je vous conseille donc d’attendre une promotion ou des soldes, sauf s’il vous tient à cœur de soutenir une petite maison d’édition française.
Je suis par contre déçu de l’organisation austère de la boîte de jeu, qui reste très compliquée à ranger. Une fois tout dépunché et les plateaux personnels montés, la fermeture de la boîte se fait à un cheveu. Il faut bien veiller à ne pas forcer sous peine d’abîmer le matériel avec les rivets des télescopes !
Mon avis
Le premier point fort de Galileo Galilei est sa prise en main. Les règles s'expliquent rapidement et la résolution des actions est intuitive, pour une durée de partie assez contenue (1h30 environ).
Le principe de déplacement du télescope pour le choix des actions n’est pas révolutionnaire (il rappellera Egizia ou les meilleurs jeux d’Alexander Pfister), mais il est très astucieux car il vous focalise sur vos possibilités immédiates.
J’apprécie énormément cette simplicité, car elle laisse toute la place à la réflexion. Et de la réflexion, il en faut une bonne dose pour planifier habilement ses enchaînements et déclencher plusieurs effets à la suite !
En effet, le repérage des comètes, les publications, les conférences et l'utilisation des quadrants ne font pas directement gagner des points de victoire, mais permettent de déclencher des bonus complémentaires. Une action bien préparée peut ainsi produire un enchaînement de bonus assez jouissif !
D’une manière ou d’une autre, vous gagnez des points de victoire presque à chaque tour. À vous de prendre la meilleure décision… Cela donne une sensation très plaisante de progression permanente. Même en finissant dernier sur mes deux parties, je ne me suis jamais senti frustré ou ralenti par le jeu.
L’autre point fort de Galileo Galilei est sa thématisation impeccable. Le système de réputation auprès de l’Inquisition donne une vraie personnalité au jeu, et c’est exactement ce que je recherche dans un jeu de gestion. On sent que les mécaniques ont été pensées et conçues au service du thème, et non l’inverse. Cet effort, trop rare dans le monde du jeu expert, est à saluer !
La gestion des dés d’observation reste toutefois, selon moi, le principal point faible du jeu. C'est un ressenti complètement subjectif, mais je trouve que ce petit casse-tête abstrait tranche avec le thème et la simplicité du reste du jeu. De plus, les daltoniens comme moi pourront éprouver quelques difficultés à identifier les couleurs représentées sur certaines cartes (le orange et le vert notamment). Rien d’insurmontable, mais un petit effort d’accessibilité aurait été apprécié.
En conclusion : en plus d’être un bel hommage à ces grands scientifiques qui ont bouleversé notre connaissance de l’univers, Galileo Galilei est un jeu fluide mais exigeant, qui propose suffisamment d’idées originales pour se distinguer dans le paysage ludique actuel.