Dans Legacy of Yu, vous incarnez Yu le Grand, figure légendaire chinoise chargée de maîtriser les inondations meurtrières du Fleuve Jaune. Pour y parvenir, vous devez construire des canaux pour irriguer les champs, défendre les villages contre les attaques des barbares, et développer progressivement votre économie.
Le jeu est conçu comme une campagne solo, mais nous y avons joué sans problème à deux joueurs, en mode coopératif. Malgré le terme legacy, il ne s'agit pas d'un jeu à destruction de matériel. Aucun autocollant, aucune carte à déchirer. Il s’agit d’une campagne de 7 parties minimum qui fait légèrement évoluer le jeu grâce à un livre de récits dont les entrées sont à lire lorsque vous effectuez certaines actions. Ces entrées peuvent réserver de bonnes ou de mauvaises surprises, et introduisent progressivement de nouvelles cartes et de nouvelles règles. Une fois terminée, la campagne est entièrement réinitialisable.
Pour moi qui déteste dégrader le matériel de jeu et le faire évoluer inexorablement vers l’obsolescence, cette approche est appréciable car elle permet de conserver l'effet de découverte au fil des parties sans la frustration de ne plus pouvoir y rejouer ou offrir/revendre le jeu une fois la campagne terminée.
Des règles limpides
Garphill Games est toujours irréprochable sur un point : le livret de règles est clair, progressif et bien illustré. Il permet de s’approprier les règles facilement et sans se noyer sous les exceptions.
Dans Legacy of Yu, Shem Phillips parvient à concevoir un système riche sans le rendre opaque par une complexité inutile.
Le but du jeu est de terminer la construction des 6 canaux avant que l’inondation ne survienne, que les barbares ne vous envahissent ou que vous perdiez tous vos villageois. Pour éviter ces 3 conditions de défaite et décrocher la victoire, vous disposez de quelques actions très simples :
· placer un ouvrier et résoudre immédiatement son effet
· recruter de nouveaux villageois pour enrichir son deck
· construire un bâtiment pour améliorer ses revenus de début de manche
· construire des canaux pour ralentir l’inondation et débloquer de nouvelles terres
· combattre les barbares
· commercer pour échanger des ressources
· passer et préparer la manche suivante
En quelques minutes, les mécanismes principaux sont assimilés et toute votre réflexion est dirigée vers les meilleurs choix à opérer pour gérer la situation actuelle et anticiper la suite.
Les nouveaux éléments de campagne arrivent ensuite à un rythme plutôt tranquille, sans bouleverser le cours de la partie ni l’assimilation naturelle des mécaniques.
C'est exactement le type de conception que j'apprécie : un jeu qui demande de la réflexion plutôt que des efforts de mémorisation.
Un matériel au service du jeu
Comme souvent chez Garphill Games, la production est sobre mais soignée. Elle va à l’essentiel : des cartes de bonne qualité, des meeples en bois, du carton épais, et un plateau lisible et coloré. Même si les illustrations peuvent diviser par leur identité forte, je trouve qu’elles sont respectueuses de l’univers historique du jeu.
Les ressources sont clairement identifiables, et l’iconographie est impeccable. C’est un élément important (et trop souvent négligé par certains éditeurs) pour les daltoniens comme moi.
La mise en place est rapide, et le matériel est parfaitement fonctionnel. Pour un jeu où l'on manipule constamment le matériel, cette ergonomie est loin d'être un détail.
Une mention spéciale pour l'insert qui permet de bien séparer les différents types de cartes.
Un thème étonnamment présent
Il y a un point sur lequel je suis toujours très exigeant : la cohérence entre les mécaniques et le thème du jeu. Trop souvent, les jeux de gestion restent abstraits, avec un thème plaqué.
J’avais une grosse appréhension avant de commencer, mais je dois avouer que Legacy of Yu évite avec brio cet écueil.
La plupart des décisions possèdent une justification thématique :
· on coupe du bois pour construire des bâtiments ou des canaux
· on construit des bâtiments pour produire des ressources
· on offre de la nourriture pour attirer de nouveaux villageois
· on avance sur le fleuve pour se créer de nouvelles opportunités de commerce
· on envoie nos villageois combattre les barbares avant qu'ils n'atteignent les villages (ou on se fait piller)
Le seul bémol concerne les 5 différents types de villageois dont l’identité théorique (manœuvre, combattant, cavalier, lancier, archer) est vite oubliée. On parlera des ouvriers blancs, rouges, noirs, bleus ou jaunes.
De manière globale, les décisions au cours du jeu sont destinées à maintenir un équilibre fragile entre la protection de la population à court terme, et le développement économique à long terme, ce qui est tout à fait cohérent avec le thème du jeu.
Le système d’invasions barbares et d'inondation crée une pression permanente particulièrement réussie. On ressent réellement l'urgence de contenir le fleuve tout en essayant de bâtir un moteur économique suffisamment efficace pour atteindre le point de bascule qui nous fera remporter la partie.
Le livre de récits qui vient ponctuer le jeu amène des éléments textuels très succincts, voire anecdotiques, comme c’est le cas par exemple dans le mode campagne de Maracaibo. Ces quelques phrases ne suffisent pas à donner une vraie dimension narrative au jeu. On pourrait se dire que c’est dommage. Mais je pense qu’il s’agit d’un choix assumé pour ne pas déplaire aux joueurs allergiques aux séances de lecture, qui peuvent casser le rythme du jeu.
Néanmoins, même si le jeu n’est pas narratif, il est immersif, car il raconte malgré tout quelque chose. Ce sont vos décisions et vos actions au cours de la partie qui donneront du sens à l’histoire.
Des mécaniques simples et élégantes
Le placement d'ouvriers est assez classique, mais Legacy of Yu repose sur plusieurs idées brillantes qui amènent le joueur à influer sur le rythme du jeu.
D’un côté, l’avancée du bateau se fait au fur et à mesure de la construction des canaux. Elle ouvre de nouvelles opportunités de jeu et permet de gagner un peu de sérénité par rapport à la progression de l’inondation. Cette mécanique oblige à anticiper un minimum pour éviter la défaite.
D’un autre côté, votre gestion du deck de villageois dicte la vitesse de progression de l’inondation. Il ne s'agit pas d’un deckbuilding très élaboré, mais le négliger vous conduira inévitablement à la défaite. En effet, c’est lorsque votre deck est vide et doit être remélangé que l’inondation gagne du terrain. Recruter des villageois est donc essentiel. Ils procurent des ressources, ouvrent de nouvelles possibilités d'action, et permettent surtout de ralentir la progression de l’inondation. Mais le recrutement n’est pas gratuit, et peut aussi freiner le retour des meilleures cartes. Il est toutefois possible, voire obligatoire dans certains cas, de congédier certains villageois ou de les affecter à des bâtiments de production. Ce petit système permet d’épurer son deck et crée un équilibre permanent entre croissance et efficacité.
Globalement, ces mécaniques imbriquées créent un système particulièrement équilibré qui donne du rythme à la partie sans être frustrant.
Il n’y a pas de contrainte forte, car on n’a pas le sentiment de subir le jeu. Mais il y a une tension permanente qui oblige, pour chaque action, à choisir entre la résolution d’un problème immédiat ou la préparation des manches suivantes. Or ces deux objectifs sont rarement compatibles, et c'est cette tension qui pour moi donne toute sa saveur à Legacy of Yu.
Avec une part de hasard inhérente au tirage de votre deck et de la rivière de cartes, inutile de chercher LA stratégie gagnante : il s’agit ici d’adaptation tactique et de prises de décisions constantes parmi plusieurs options valables. Si comme moi vous préférez la gestion de crise à la planification sur 10 tours, alors Legacy of Yu est sans doute fait pour vous !
Une campagne qui manque de rebondissements
Malgré de nombreuses qualités, Legacy of Yu n'est pas exempt de défauts.
Le principal défaut du jeu, c’est qu’il n’y a pas d’interaction... mais c'est le principe même d'un jeu solo.
Autre limite, la structure générale des parties évolue finalement assez peu. Les micro-rebondissements du livre de récits ajoutent un peu de challenge mécanique, mais ne suffisent pas à renouveler profondément le jeu, ni au niveau du scénario, ni au niveau des règles. On retrouve souvent les mêmes priorités et les mêmes grandes séquences de développement. La rejouabilité dépend donc davantage du plaisir que vous prenez à optimiser votre stratégie que de la volonté de découvrir les nouveautés apportées au fil de la campagne.
Enfin, je n’ai pas pu découvrir les embranchements de campagne liés à une défaite, puisque nous avons réussi les 7 parties d’affilée. Je me plais à croire que c’est parce que nous sommes très bons, mais en étant honnête, à deux joueurs, j’ai trouvé le niveau de difficulté assez faible. Il faut néanmoins rappeler qu’il ne s’agit pas là d’une configuration prévue par les règles, même si nous n’avons pas eu l’impression de tricher avec le système. D’autre part, c’est un défaut qui n’en est pas vraiment un si on recherche un jeu « détente », avec de la réflexion mais sans frustration.
Mon avis
Legacy of Yu illustre parfaitement ce que Shem Phillips sait faire de mieux : proposer des jeux profonds sans jamais les rendre inutilement compliqués.
Les règles sont limpides, les tours s'enchaînent rapidement, et chaque décision paraît importante.
Le jeu n'impressionne ni par une avalanche de matériel ni par des mécaniques révolutionnaires. Il préfère miser sur une conception ingénieuse et remarquablement épurée, où chaque élément possède une véritable utilité. Les mécaniques qui rythment le jeu trouvent leur juste place, sans complexité artificielle.
Pour quelqu'un comme moi qui apprécie les jeux de gestion fluides, où toute l'énergie mentale est consacrée aux choix stratégiques plutôt qu'à la consultation des règles ou à la mémorisation des exceptions, Legacy of Yu est une vraie réussite.
Il ne détrônera certainement pas les grands jeux experts multijoueurs, mais à mon avis c’est probablement l'un des meilleurs jeux de gestion conçus spécifiquement pour une expérience en solitaire, voire en duo coopératif.