Wasteland Express Delivery Service
Je vais vous faire un aveu : Je suis un grand fan du genre pick & delivery. J'adore la mécanique de base, je trouve qu'elle permet à la fois de la stratégie, de la prise de risque, et offre de la tension à foison. Par contre j'ai un deuxième aveu à faire : Je n'ai pas encore trouvé mon Saint Graal du genre. Istanbul, Lords of Xidit, Star Wars Bordure Exterieure, Yokohama, ... j'en ai pourtant testé un paquet, mais aucun n'a réussi à me convaincre sur la durée, à me faire dire que je trouvais enfin le bon (sauf peut-être ce dernier).
Alors quand j'ai entendu parler de Wasteland Express Delivery Service, du très gros jeu avec un thème bien creapy et geek comme il faut, il fallait que je m'en procure un exemplaire, et à moindre frais (pour éviter de me faire casser la gueule par madame). Ce fut fait cet été, et après quelques parties, je peux enfin vous donner mon avis... éclairé !
La grandeur du désert
Wasteland Express Delivery Service, c'est déjà un univers post apocalyptique omniprésent qui fleurte bon avec les grosses franchises jeux / ciné du genre. Je ne sais pas si celui-ci à un quelconque rapport avec la petite serie de jeux PC Wasteland, mais si tout comme moi vous appréciez Fallout, Borderlands et Mad Max, les souvenirs vont ressurgir par wagons entiers comme les classements à quatre semaines de la fin d'année (d'ailleurs, faudrait que je pense à faire le mien ...).
Le jeu vous propulse dans un monde dévasté où le sable à remplacé l'espoir et le bonheur, les colonies désabusées les mégalopoles, et les pillards les bus de touristes asiatiques en goguette. Chaque joueur fait ici partie de la poste locale, et doit tenter de livrer et vendre des ressources au meilleur prix, réaliser des missions privées et remplir des contrats avant les autres pour se faire une place au soleil déjà bien brûlant.
Et bien avant le jeu en lui même, ce qui va vous marquer, c'est le matos. La boîte c'est un vrai conteneur de cargo estonien. Énorme, débordante de composants, de tuiles, de cartes en veux-tu en voila, et qui intègre même des petits véhicules tous différents qui donnent envie d'être manœuvrés sur le plateau central en faisant des bruitages de moteur à la bouche.
Et elle ne serait rien sans le thermoformage, juste incroyable, fait de multiples boîtes qui s'imbriquent parfaitement. Tout à une place précise, rien ne tombe même la boîte à l'envers. Le jeu se dégaine grâce à cela en un claquement de doigt, et il y a même des rappels de prix collés sur certaines "boxs" liées au marché des composants pour éviter de faire des aller retours dans les règles. La méga classe.
Bon par contre, si vous achetez le jeu neuf, prévoyez bien deux heures pour tout dépuncher, ranger chaque pièce à sa place, tellement il y a de choses à faire. Même moi qui voue une certain culte à la préparation (voir le titre du site), j'ai un peu vécu la fin comme le soulagement de finir un marathon sur les mains.
Les compères Jon Gilmour (Dead of Winter), Matt Riddle et Ben Pinchback (Fleet, Back to the Future) ne se sont en tout cas vraiment pas moqués du monde, surtout qu'ils ont fait appel à Riccardo Burchielli, un dessinateur de bande dessinée italien plutôt talentueux (Vertigo Comics / DMZ), pour en mettre plein les yeux aussi côté illustrations.
Que l'on aime ou pas le trait du bonhomme, Wasteland Express Delivery Service a le mérite visuellement de sortir des sentiers battus. Certes il y a de l'hommage vraiment appuyé (limite plagiat). Le parti pris global old school combiné à un léger cell shading est un peu fort de café, surtout que certains composants paraissent vraiment fadasses en comparaison de la boîte ou les cartes du jeu. Mais l'ensemble marche vraiment bien, surtout que les auteurs ont fait le maximum pour donner une âme à leur univers.
Un système de faction avec chacune ses croyances, ses principes et une histoire documentée si on s'y intéresse. Le grand empereur Torque et ses sbires, qui campent dans des enclaves ou arpentent les terres désolés en n'hésitant pas à vous attaquer si vous avez le malheur de passer à leur portée.
Un marché boursier des ressources, qui peut rendre votre dernier achat aussi inutile que bénéfique en quelques tours. Un système de campagne scénarisée, pour ceux qui veulent enchaîner les parties comme dans un film. Non, vraiment, dans Wasteland Express Delivery Service, il y a de la vie, et cela est sublimée par l'écriture, caustique comme il le faut, et qui vous lâchera souvent un petit rictus .
La richesse de la solitude
Devant cette brique de contenus, cet univers doux dingue ultra détaillé, on pourrait craindre un jeu un peu prise de tête côté règles. En fait pas du tout. Le premier qui réussit à accomplir trois contrats l'emporte, point barre.
Pas de salade de point ici, de règle sous-jacente qui dit que le deuxième joueur pique la victoire car il y a deux heures il a joué une carte champignon des bois nucléaire. Non, le déroulé de Wasteland Express Delivery Service est limpide comme de l'eau de cactus, même si j'avoue que se mater une vidéo règle rend le jeu dix fois plus simple à assimiler que le livret, qui a tendance à complexifier l'approche.
Le jeu se déroule en sorte de rounds, qui démarre toujours par le tirage d'une carte événement. Un round prend fin quand les joueurs ont joués tous leurs jetons action sur leur plateau personnel, à raison d'un par tour de jeu.
L'une des très grandes idées du jeu, c'est la gestion de l'élan de son camion. Le plateau personnel est conçu de manière a ce que ses rouages d'actions passent en priorité par la jauge de déplacement. Si le joueur décide de sacrifier ensuite ce jeton pour effectuer une action différente gratuite, il perd la vitesse accumulée depuis son dernier arrêt. De la logique "réaliste" pure, qui prend d'autant plus tout son sens dans un jeu de course.
Ces actions justement, ne sont accessibles pour la plupart qu'en s'arrêtant sur des lieux particuliers (chacun ayant sa "spécialité"). Récupérer ou valider un contrat, acheter ou livrer des marchandises, attaquer un avant-poste ou un véhicule ennemi pour le piller, effectuer l'action spéciale d'un lieu, ... on est sur du très classique dans le fond, mais pas sur la forme.
Le plateau personnel ne permettant d'accéder à certaines actions qu'un certain nombre de fois par round (il n'est possible de passer au marché qu'une fois par exemple), dans Wasteland Express Delivery Service, le plus dur ce n'est pas l'univers, mais la façon dont on enchaîne ses actions pour optimiser chacun de ses tours.
Et c'est là où le jeu peut-être clivant. Car malgré un thème plutôt "rugueux", un côté bac à sable où la liberté est de mise, Wasteland Express Delivery Service s'avère être en fait un jeu très solitaire, où l'interaction entre joueurs est quasi inexistante (sauf si on inclut l'une des règles avancées de la fin du livret qui permet de voler une ressource).
Ceux qui aiment profiter d'un univers sans voir leur stratégie trop parasitée par les velléités de chacun seront aux anges avec ce jeu. Ceux qui s'attendent à souffrir autant qu'à réfléchir pourraient se sentir léser, surtout que les combats contre les ennemis de base, utiles et stressants en début de partie, deviennent complètement dispensables ensuite, voir limite risibles une fois le bon matériel acheté.
Cela semble être un vrai choix d'auteur d'avoir privilégier la course à l'action, et on ne peut pas les blâmer vu la qualité global du jeu. Mais je me demande vraiment pourquoi ce thème alors, si on ne joue pas la carte du monde "dangereux" à fond. J'ai lu quelque part que la première idée était de faire un jeu de vikings dans l'espace. Saugrenue, mais peut-être plus fédérateur finalement.
Car j'ai un souci réel aujourd'hui avec Wasteland Express Delivery Service : Je me demande bien avec qui je peux bien sortir ce jeu, même avec toutes ses qualités, maintenant que je l'ai imposé deux fois à mon seul groupe de joueurs assez tolérants avec mes goûts bizarres ?
Une interaction qui s'avère trop froide pour des joueurs cinéphiles avide de sensations, un thème trop fort pour jouer avec mamie Huguette ou mes collègues de passage, la question reste en suspend chez moi. J'espère que vous ne vous la poserai pas.

