Choisir une figurine, utiliser le gabarit de déplacement rectiligne de votre choix pour la mouvoir avant d'utiliser un gabarit conique de visée pour atteindre une ou plusieurs cibles ... non, vous n'êtes pas dans une partie de Warhammer 40K ou de X-Wing, mais bien dans Redwood, un étonnant jeu familial de lutte entre photographes amateurs en milieu bucolique.
Le jeu vient avec une petite vingtaine de pièces en plastique qui serviront pour une moitié à gérer à la fois vos mouvements, et pour l'autre votre prise de vue. Tout ce qui se trouvera entièrement compris dans les limites de ce deuxième aura le droit d'apparaître sur votre carte paysage, que vous prendrez juste avant en suivant l'axe de votre photographie, si bien sûr vous avez assez d'espaces. Car chaque paysage ne contient pas le même nombre d'emplacements, et peut même sur son verso (mode expert) vous contraindre en plus sur les types d'éléments qui peuvent y apparaître !
Pour démontrer votre talent, il faudra en priorité prendre en photo un maximum des 7 espaces d'animaux présents sur la grande forêt commune qui vous servira de terrain de jeu. De forme circulaire, cette zone de "chasse visuelle" se voit découpée en cinq biomes parsemés chacun de petits trous servant à lier de fiers représentants qui ont la fâcheuse tendance de bouger d'emplacements à chaque fois qu'on les regarde de trop près.
Mais dans Redwood, sachez qu'il pourra aussi être très intéressant de faire apparaître sur vos clichés des fleurs, des arbres ou une seule fois le soleil (petit jeton tournant autour du plateau en ligne de mire), sous peine de surexposer l'entièreté de votre panorama final, mais aussi d'enchaîner des cartes paysages compatibles entre elles dans votre montage final personnel.
Ce n'est ici que le détail de la base de scoring immuable du mode normal.
Si une partie de Redwood se déroule en 5 tours, chaque début de tour voit apparaître une nouvelle carte objectif qui vient apporter deux nouvelles contraintes cumulatives avec les précédentes. Pour quelle récompense ? Un ou plusieurs jetons Harmonies (pommes de pin), permettant à la fois d'acheter un gabarit fraichement utilisé par l'un de vos adversaires et de densifier votre tableau de chasse de fin de partie.
Et c'est maintenant qu'il faut que je lâche mon évidence : Redwood frôle le chef-d'œuvre.
Visuellement, c'est déjà une claque sans retour, avec une des plus belles couvertures de boîte que j'ai vu ces dernières années. Pour un jeu qui se permet le luxe d'en mettre plein la rétine une fois le sublime plateau déplié, tellement le travail d'illustration est admirable, autant sur la zone de jeu commune que sur tous les éléments et cartes paysages gravitant autour.
À ceci s'ajoute une réussite incontestablement éditoriale. Que ce soit les figurines bien modelées, la tonne d'éléments cartonnés de très bonne facture ou les nombreux gabarits, tout est fait dans Redwood pour faciliter son accès et vous donner envie de jouer.
Est-ce que le système d'encoche et le plastique des éléments de distance tiendront dans le temps ? Seul l'avenir nous le confirmera (ou l'infirmera). Mais ce que je peux dors-et-déjà dire, c'est qu'entre les patins anti-dérapants, les animaux à encoche pour le plateau et le système de liaison incroyable de praticité, tout a été fait ici pour que vous faciliter la vie en partie, tout en vous évitant au maximum l'accident malencontreux qui peut briser l'intérêt d'un gameplay basé sur la précision de placement.
Ce qui est sûr aussi, c'est que ce gameplay s'avère résolument marquant. Reprendre des mécaniques de wargame SF dans un jeu semi-contemplatif pour les familles, c'est un pari aussi génial qu'osé, et il aura forcément une frange de joueurs qui restera froide devant son gameplay finalement très basique mêlant des phases de déplacements de figurines à des phases de collecte de ressources.
Mais pour quelle immersion, bon sang de bonsoir !
Redwood est un jeu incroyablement thématique, qui réussit à allier le monde de la photographie avec des mécanismes simples reproduisant la majeure partie de ses contraintes techniques. Trouver le bon angle de vue, choisir le bon objectif, éviter la surexposition, améliorer son cliché avec la règles des tiers, ... Redwood vous permet de vous plonger dans la peau d'un photographe amateur, tout en sachant toujours se montrer gratifiant et vous permettant de mettre la barre d'exigence au niveau de votre limite d'amusement.
On est sur du titre résolument accessible, relaxant, et à cet égard il fera clairement merveille avec des plus jeunes, avec qui il ne faudra pas hésiter à adapter les règles et jouer de lâcheté sur le positionnement des gabarits. Déjà, pour que tout le monde puisse profiter au mieux du très beau voyage en forêt sur table qui s'offre à eux. Et surtout parce que les dieux de la photographie ne vous en voudront jamais de ne pas voir entièrement l'écureuil sur ce magnifique plan d'arbres au soleil couchant !
Mais là ou Christophe Raimbault (monsieur Colt Express, oui c'était déjà lui) a été malin, c'est en imposant la règle du "je touche je prends", car cela rend le jeu bien plus prise de tête, la science de l'analyse bien plus prégnante sur le déroulé du jeu pour qui cherche de la tension sans équivalent possible.
Alors c'est sûr, les susceptibilités pourront très vite être exacerbées, surtout chez les personnalités à la conscience spatiale défaillante, ou les "vrais" joueurs n'aiment juste pas être malmenés sur une de leurs certitudes habituellement peu explorées. Mais en temps normal, j'ai quand même pu observer davantage de sourires à table ... voir même vu des grosses barres de rire quand un de mes adversaires loupait complètement son estimation des distances malgré une confiance initiale pleinement assumée !
Et si d'aventure le gameplay vous semble bien trop évident, Redwood embarque un mode expert incluant une gestion plus poussée du ratio prise de risques / récompenses des plus sympathiques. Ainsi qu'un mode par équipe qui décuple encore plus la tension tactique si vous avez les bonnes personnes avec vous.
Ce qui ne fera toujours pas de Redwood un jeu que l'on sortira tous les soirs (car ce n'est pas un genre qui s'y prête). Mais un titre qui assoie selon moi encore plus sa place d'incontournable dans une ludothèque digne de ce nom tant son ratio originalité / polyvalence / plaisir me semble incontestable.
Reste à parler du sujet qui revient souvent à propos de Redwood, c'est son prix, qui me semble parfaitement justifié vu le matériel et la qualité général du produit ludique, mais qui semblera totalement inaccessible à beaucoup de familles, qui sont clairement les cibles principales désignées de ce duo gameplay / thème.
Le positionnement est aussi hasardeux que le projet est génial. Et il n'appartient plus qu'à eux de survivre à ce dilemme cruelle, de choisir d'investir son budget trimestriel sur trois petits jeux sympathiques à vingt euros, ou une vraie promesse d'évasion et d'originalité à soixante euros !


