Pourquoi les différentes missions Apollo n’ont-elles pas établi de base sur la Lune ? Tout simplement parce qu’elles savaient que c’était une mauvaise idée ! Mais enfin, me direz-vous, que pourrait-il bien arriver sur ce caillou gris maintes fois visité et piétiné par les astronautes américains ?
Dans les faits, pas grand-chose, je vous l’accorde… À moins que tout le monde ne décide d’y construire des colonies et de faire aveuglément confiance à des robots et à leurs IA tôt ou tard défaillantes. Il ne faudra pas longtemps pour que l’automate en cuisine décide de tuer quatre de vos pionniers plutôt que d’éplucher des pommes et de préparer une tarte, vous verrez.
Vous ne pourrez pas dire que je ne vous avais pas prévenus !
Sur la lune personne ne vous entendra crier
Dans Moon Colony Bloodbath, chaque joueur débute la partie avec une colonie rutilante composée d’une trentaine d’habitants, de quelques millions de crédits pour concrétiser des projets de construction (représentés par des cartes) et d’un garde-manger rempli d’assez de nourriture pour tenir un certain temps. Le tout est stocké sur un plateau individuel au style délicieusement rétro-futuriste.
Au centre de la table vous attend un deck composé de seulement quelques cartes au début, mais qui va rapidement grossir au fil de la partie. Une seule chose à faire : retourner la première carte de ce paquet commun et appliquer son effet.
Certaines vous demanderont de travailler — autrement dit, de choisir une action sur votre plateau pour gagner de l’argent, de la nourriture, piocher ou construire une carte — tandis que d’autres, moins agréables, ajouteront des « mauvaises nouvelles » à gérer dans votre colonie. Si, en début de partie, il s’agira surtout d’événements vous imposant de subvenir aux besoins vitaux de vos résidents en les nourrissant ou en traitant de la paperasse administrative (via de la défausse de cartes), les choses iront rapidement de mal en pis !
Vous êtes arrivé au bout du deck et donc de la première manche ? Vous avez une colonie qui tient toujours la route, avec de surcroît une toute nouvelle mine d’aluminium pour gagner plus de crédits et une ferme de patates pour récolter plus de nourriture ? « Franchement ça va, c’est facilement gérable ton truc ! » Tant mieux, parce qu’on mélange le deck commun et on repart pour un tour ! De nouveaux événements viendront s’ajouter à ceux auxquels vous avez déjà dû faire face lors de la première manche et — spoiler alert — plus vous avancerez, plus il s’agira de gérer des catastrophes entraînant des pertes humaines.
Une fuite de gaz ? 4 morts dans votre colonie !
Une crise entre habitants ? 3 morts !
Mais le pire est à venir…
Entre deux mauvaises nouvelles, vous aurez à peine eu le temps de construire un labo de recherche ou de récolter de la nourriture que la prochaine carte du deck vous demandera d’ajouter un robot. Et qu’une chose soit claire : ce ne sera pas pour le bien de votre colonie.
Le droïde nettoyeur qui prend les badauds pour des détritus ? 6 morts !
Une IA un peu trop sentiente et susceptible ? 8 morts !
Rapidement, vous n’aurez plus de jetons « habitant » sur votre plateau personnel ; il vous faudra alors sacrifier vos précieux bâtiments construits, et faire une croix sur leurs effets, pour récupérer les humains qui y résident… et espérer tenir ainsi quelques tours de plus que vos adversaires.
À noter que dans cet enchaînement cataclysmique de mauvaises nouvelles, certaines cartes vous permettront parfois de souffler un peu (les cartes Twist, par exemple) en offrant la possibilité d'intégrer un bonus spécifique à votre colonie dans le deck commun, ou d’échanger quelques ressources contre deux ou trois humains innocents.
Et si, par miracle, personne n'a vu sa colonie totalement balayée (ce qui déclenche immédiatement la fin de partie) et que vous parvenez au bout des 13 événements du jeu, bravo vous êtes arrivés au bout de l’enfer lunaire ! Quoiqu’il arrive c’est un exploit, mais vu qu’il ne peut en rester qu’un, le joueur qui compte le plus d’habitants dans sa colonie sera déclaré vainqueur !
La face cachée de la lune
Attention ! Jeu clivant en approche !
Moon Colony Bloodbath détonne un peu dans la production actuelle, que ce soit en termes de visuels ou de mécaniques de jeu.
Sur le premier point, même si c’est une affaire de goût, il faut quand même reconnaître un vrai parti-pris qui se ressent immédiatement face à la boîte de jeu et son esthétique très rétro.
Les références à tout un pan de l’âge d’or de la science-fiction sont légion et l’humour noire qui y est associé fait évidemment beaucoup penser à celui de films comme Mars Attack. Mention spéciale à l’excellente traduction française qui réussit à injecter de nombreuses références francophones dans les textes des cartes pour en préserver toute la causticité ! Un ton et des choix visuels qui donnent un cachet graphique très particulier et un peu suranné mais qui pourra laisser toute une partie du public circonspecte. En tout cas, la boîte ne passe pas inaperçue dans les rayons !
Sur le jeu en lui-même maintenant, c’est encore plus délicat. Sur le papier, en première lecture, le risque est de penser avoir affaire à un pur jeu de développement. Pourtant, une fois les premières manches passées, on se rend compte que Moon Colony Bloodbath est tout autant, si ce n’est plus, un jeu d’ambiance.
Alors oui, il y a de légers moteurs de ressources à créer avec les bâtiments que l'on construit, pour combiner leurs effets à ceux de nos actions "travail" : on active ainsi les cartes dont la couleur correspond à celle de l’action choisie sur notre plateau. Mais le hasard est tellement fort, la mécanique de jeu tellement punitive, que la plupart de vos projets de survie tomberont à l’eau rapidement.
Il y a évidemment des stratégies à favoriser, certaines cartes étant plus intéressantes que d’autres. Mais dans la mesure où tout est affaire de pioche – qu’il s’agisse des bâtiments à obtenir ou des événements à affronter – votre victoire potentielle dépendra surtout de votre capacité d’adaptation immédiate et d’une sacrée dose de chance.
Les allergiques au hasard et les fanatiques de la planification méticuleuse hurleront face à un jeu capable de ruiner tous leurs plans en seulement quelques tours.
A l’inverse, celles et ceux qui ont fait de la fluidité et de la simultanéité une religion au service du fun seront aux anges ! Dans Moon Colony Bloodbath tout le monde joue en même temps, applique les effets au même moment et joue avec des règles et des textes de cartes d’une simplicité exemplaire.
Il en résulte des tours dynamiques (même à 5!), où les tablées hurlent face à l’apparition d’un énième robot tueur et où chacun essaye de survivre avec trois bouts de ficelles tout en vannant le voisin à qui il reste deux habitants et trois pommes. Surtout que les parties ont l’élégance de ne jamais s’éterniser pour mieux en appeler d’autres derrière. Vous voudrez évidemment dépasser ce foutu événement 9 qui a vu votre dernier colon lunaire disparaître au bout d’à peine une demi-heure !
Les Eurogamers trichotillomanes et silencieux, passez votre chemin, on est ici sur un jeu qui gagne à être joué au second degré, option lâcher-prise/supplément vannes ! Comme dirait Aimé Jacquet en 98 “Vous allez perdre les gars, je vous le dis ! Vous allez perdre, vous avez pas de souci à vous faire !”. Sinon vous risquez rapidement de ne voir en Moon Colony Bloodbath qu’un jeu répétitif, où vous passez votre temps à prendre et défausser des jetons au gré de cartes aux effets similaires.
Une fois qu’on accepte ce postulat et sa direction artistique singulière (et un matériel d’une qualité globale discutable au regard du prix et de la taille de la boîte…), Moon Colony Bloodbath est en effet le très bon jeu que tout le monde salue depuis quelques mois. Pour autant, ce n’est pas celui que j’ai envie de ressortir le plus souvent de mon étagère. La faute à des parties qui finissent par un peu toutes se ressembler une fois le plaisir de la découverte passé.
Nul doute que pour corriger ça, une future extension viendra remédier au faible nombre de cartes bâtiments différentes ainsi que, on l’espère, à l’absence totale d’interaction et d'asymétrie entre joueurs. D’ici là, on aura eu tout le temps d’arriver à atteindre ce satané événement numéro 13 !